La lettre Climat International

Avis aux lecteurs - La Lettre Climat International est une publication mensuelle de veille internet consacrée aux négociations internationales sur le changement climatique. Elle ne prétend pas à l’exhaustivité et traite principalement des positions des pays extra-européens.

En raison de l’abondance de l’actualité, le numéro de juillet de la Lettre Climat est double. Une première partie a été consacrée exclusivement au sommet du G8. La seconde partie, présentée ici, traite des autres sujets du moment.

L’INDE ADOPTE UN PLAN CLIMAT

Un an après la Chine, l’Inde a publié le 30 juin, à la veille du sommet du G8, son « Plan national d’action sur le changement climatique (NAPCC) ». Contrairement au plan chinois, le Plan climat indien ne fixe pas d’objectifs globaux en matière de réduction de l’intensité énergétique et de développement des énergies renouvelables. Côté international, il rappelle « la détermination de l’Inde à ne jamais dépasser le niveau d’émissions de gaz à effet à serre par habitant des pays développés ».

Le Plan crée huit « missions nationales » interministérielles, chargées de proposer d’ici décembre prochain à un groupe de 22 conseillers du premier ministre (Council on climate change) « des objectifs » et « des plans de mise en œuvre » assortis de « calendriers » et de dispositifs de suivi. Les huit domaines retenus sont le solaire, « l’augmentation de l’efficacité énergétique », le « bâtiment durable », la protection des ressources en eau, « le maintien de l’écosystème himalayen », la forêt (restauration des forêts dégradées et accroissement de la superficie forestière), l’ « agriculture durable » (adaptation du secteur aux impacts du changement climatique) et la recherche scientifique sur le climat.

 
Focus sur l’énergie solaire
Les mesures envisagées pour un recours accru à l’énergie solaire ont été considérées comme les plus ambitieuses (cf. infra interview du président indien du groupe d’experts scientifiques de l’ONU pour le climat, M. Rajendra Pachauri ). Deux objectifs chiffrés sont fixés pour la production d’électricité solaire à échéance 2017, une puissance installée cumulée d’« au moins 1.000 MW » pour le solaire à concentration et l’installation annuelle de 1.000 MW pour le photovoltaïque. Un centre national pour coordonner la recherche publique et privée sur les technologies solaires de pointe sera créé auprès d’une « institution existante ». « Le but ultime de la mission » sera de créer une industrie nationale et de pouvoir installer « dans les 20-25 ans » à venir des centrales à concentration compétitives avec les centrales thermiques et capables de fournir du courant en base.
 
Confirmation du programme nucléaire
En matière nucléaire, le Plan rappelle le programme national de « développement accéléré » de la filière en trois étapes : réacteurs à eau lourde pressurisée, surgénérateurs et réacteurs de 4ème génération à base de thorium « dont l’Inde possède une très grande part des ressources planétaires ». La puissance nucléaire installée passerait de 4.200 MW actuellement (3% du bilan électrique) à quelque 50.000 MW en 2030 et 250.000 MW en 2050, selon un graphique du Plan.
 
Réserves des écologistes
Greenpeace-Inde s’est félicité dans un communiqué des « mesures phare » sur le solaire mais a « regretté le manque d’ambitions similaires pour la mission sur l’efficacité énergétique ». De son côté l’écologiste indienne Sunira Narain estime, dans un éditorial publié le 4 juillet [1], que « le Plan n’apporte pas de grandes nouveautés ou de mesures spectaculaires » mais qu’il manifeste la volonté du pays de « sauter les étapes et de devenir une économie à faible émissions de CO2 grâce à l’utilisation des technologies de pointe ». Plus critique, le réseau écologiste indien Climate Challenge India dénonce l’absence d’objectifs chiffrés et juge que le Plan est surtout en l’état « une longue liste d’engagements ronflants et de vagues initiatives ».

[1] Le texte, reçu par la Lettre Climat, a été publié dans la revue Down to Earth, bimensuel de l’organisation écologiste dirigée par Mme Narain Centre for Science and Environment (CSE). La version mise ultérieurement sur internet a été raccourcie. Cf. http://www.downtoearth.org.in.

 
PLAN CLIMAT INDIEN : ENTRETIEN AVEC M. PACHAURI

M. Rajendra Pachauri est président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC-IPCC) et directeur général de l’Institut indien TERI de recherche énergétique. L’entretien a eu lieu en anglais le 12 juillet.

Le Plan climat de votre pays qui vient d’être publié crée 8 missions. Qu’est-ce qu’une « mission » ?

C’est une structure associant non seulement toutes les administrations intéressées mais aussi les autres parties prenantes (experts, milieux d’affaires et ONG). Nous avons lancé dans le passé plusieurs missions dans le domaine des technologies qui ont donné beaucoup plus de résultats sur le terrain que les programmes de routine de divers ministères.

Plusieurs critiques du Plan disent qu’il recycle surtout des mesures existantes. Est-ce le cas ?

Non, pas vraiment. Prenez la mission solaire, c’est une mesure assez ambitieuse. Toute l’idée derrière ces missions, c’est précisément qu’elles fixent des objectifs et qu’elles déterminent les mesures spécifiques qui permettront de les atteindre.

Mais justement, contrairement au Plan climat de la Chine paru il y a un peu plus d’un an, le Plan indien ne fixe aucun pourcentage global d’énergies renouvelables dans le mix énergétique ni d’objectif de réduction de l’intensité énergétique. Pourquoi ?

La situation n’est pas la même. La Chine est un Etat centralisé alors qu’ici notre Constitution donne beaucoup de pouvoirs aux Etats fédérés. Le gouvernement central peut fixer les grandes orientations et fournir des incitations mais c’est fondamentalement aux Etats fédérés d’agir sur le terrain. Le Plan d’action du gouvernement est avant tout un document politique. Parmi les mesures qui seront définies par les missions, beaucoup devront être adoptées et mises en oeuvre par les Etats fédérés et à l’échelon local. C’est un processus assez pointu [1].

Au plan international, le Plan ne fixe aucun objectif de maitrise d’émissions et pointe la nécessité d’une convergence des émissions par tête alors que cette dernière n’a aucune chance d’être atteinte avant de nombreuses décennies. Est-ce compatible avec la nécessité d’arrêter la croissance des émissions mondiales d’ici à 2015, comme vous venez de le souligner le 4 juillet à Paris ?

Il y a 400 millions d’Indiens qui n’ont pas l’électricité. Est-ce que vous allez dire à 400 millions de personnes qu’elles n’auront jamais l’électricité ? Et pour leur permettre d’avoir accès à l’électricité, il faut bien brûler du charbon [2].

Vous êtes candidat à votre réélection à la tête du GIEC. Avez-vous des concurrents ?

Je ne suis pas au courant des derniers développements, il faut demander au Secrétariat [3].

[1] “That might be a fairly elaborate process” en anglais.

[2] L’Inde est le 3ème producteur mondial de charbon et tire environ 70% de son électricité de cette source d’énergie. Le charbon est l’énergie fossile la plus émettrice de CO2 (ndlr).

[3] Le Secrétariat du GIEC a confirmé par courriel à la Lettre Climat le 14 juillet que M. Pachauri était le seul candidat à la présidence. Le renouvellement du bureau du GIEC est inscrit à l’ordre du jour d’une session plénière de l’organisation qui doit avoir lieu du 31 août au 4 septembre à Genève (ndlr).

 
LA COREE DU SUD DISPOSEE A MAITRISER SES EMISSIONS

Le président sud-coréen Lee Myung-bak a déclaré le 9 juillet à Toyako (Japon) que son pays se fixerait « l’année prochaine » un objectif national de limitation de ses émissions de gaz à effet de serre « pour 2020 », confirmant une annonce antérieure du ministère sud-coréen de l’Environnement (communiqué du 9 janvier dernier). Dans une allocution à la réunion des 16 pays les plus émetteurs (MEM), il a indiqué que son gouvernement mettait actuellement au point un Plan climat fondé notamment sur la promotion des renouvelables et des technologies propres. Un peu plus tard, s’adressant aux 16 lors du déjeuner qui a marqué la fin officielle des réunions de Toyako, il a abordé le nucléaire « qui non seulement fournit à la Corée l’énergie dont elle a besoin pour sa croissance économique mais lui permet aussi de réduire ses émissions ».

Au plan international, M. Lee a appelé les pays développés à adopter de « véritables objectifs de réduction à moyen terme » (« clear mid-term reduction goals ») et prôné l’octroi de crédits de CO2 aux pays du Sud prenant des « mesures vérifiables » de maîtrise de leur rejets. Il a proposé par ailleurs la création d’un « partenariat de l’Asie orientale » pour accélérer la percée des technologies énergétiques propres dans la région (« East Asia Partnership Programme ») et chiffré à 200 millions de dollars les fonds publics nécessaires au lancement des premiers projets par les membres fondateurs (Corée du Sud, Japon et Chine, selon la presse sud-coréenne).

Désormais 9ème émetteur mondial de GES, la Corée du Sud a vu ses émissions de CO2 énergie pratiquement doubler entre 1990 et 2005, selon l’Agence internationale de l’énergie. Partie au protocole de Kyoto, elle échappe aux obligations chiffrées de réduction imposées par l’accord aux seuls pays du Nord. Son industrialisation étant récente, elle a pu en effet bénéficier du statut de pays en développement lors de la conclusion du protocole en 1997. Selon l’agence de presse nationale Yonhap, le ministre de l’Environnement, M. Maanee Lee, a présenté le 21 mars dernier un premier train de mesures en vue de ramener les émissions de GES, d’ici à 2012, à leur niveau de 2005.

 
UE : M. PACHAURI SOULIGNE LE ROLE DETERMINANT DE L’EUROPE

Le président du groupe d’experts scientifiques de l’ONU pour le climat (GIEC-IPCC), M. Rajendra Pachauri, a appelé le 4 juillet l’Union européenne à « prendre la tête » du combat contre l’effet de serre. « Si l’UE ne prend pas la tête, vous ne pourrez pas obtenir la participation des Etats-Unis pas plus que celle des autres pays » aux efforts de lutte contre le changement climatique, a-t-il averti. « S’il est établi que l’UE et les autres pays développés font leur possible » pour réduire leurs émissions, a-t-il ajouté, « ma position en sortira grandement renforcée vis-à-vis des pays en développement » (pour les convaincre de commencer à maîtriser leurs rejets de CO2, ndlr).

L’économiste indien s’adressait [1] aux ministres de l’Environnement et de l’Energie des 27, réunis pour la première fois ensemble à l’initiative du ministre d’Etat français, M. Jean-Louis Borloo, à Saint-Cloud près de Paris, trois jours après le début de la présidence française de l’UE. Auparavant il avait rappelé les principales données du 4ème rapport du GIEC et relevé la fréquence et la gravité accrues des dernières catastrophes naturelles. « Le changement climatique n’est peut-être pas la cause de ces événements mais risque de les aggraver », avait-il dit en citant en exemple les dévastations provoquées par le cyclone Nargis en Birmanie.

La réunion de travail dont M. Pachauri a été l’hôte d’honneur a ponctué des sessions informelles séparées des ministres européens (environnement 3-4 juillet, énergie 4-5 juillet), centrées sur l’adoption du « paquet énergie-climat » présenté en janvier dernier par la Commission de Bruxelles. M. Borloo, qui a présidé l’ensemble des travaux, a exprimé l’espoir, devant la presse, de parvenir à un accord sur le « paquet » entre gouvernements des 27 et Parlement européen « avant la fin de l’année » et si possible avant la prochaine conférence ministérielle de négociations climatiques de l’ONU, prévue début décembre à Poznan en Pologne. Plusieurs des 27 souhaitent que des aménagements soient apportés aux propositions de Bruxelles, qui visent à atteindre les trois objectifs climatiques officiels de l’Union pour 2020 (-20% d’émissions de GES en 2020 par rapport à 1990 et - 30% en cas d’accord international satisfaisant, -20% de consommation d’énergie finale par rapport à la tendance et part de 20% de renouvelables dans le mix énergétique).

[1] Son discours a été retransmis en salle de presse.

 
ANNEXE
CCS : UNE « PLANCHE DE SALUT » ENCORE « HYPOTHETIQUE » (EXPERT)

« L’avènement du CCS comme solution au problème des émissions, pour souhaitable qu’il soit, ne peut aujourd’hui en aucun cas être considéré comme acquis » pour la production d’électricité, notamment à partir du charbon, estime un ancien vice-président du groupe français ALSTOM (infrastructures énergétiques) , M. Jean-Pierre Hauet, dans un article paru dans une revue spécialisée [1].

Le degré de maturité du captage et du stockage du CO2 (CCS, CSC en français) pour la production d’électricité « peut être comparé à celui du nucléaire de 4ème génération ». C’est-à-dire, précise l’ingénieur des mines à la Lettre Climat, que sa mise en service dans les centrales électriques « ne devrait pas être généralisée avant 2030-2040 ».

Les incertitudes pesant sur le CCS viennent de ce que cette technologie n’a été, à ce jour, encore testée nulle part sur l’ensemble de la filière de production d’électricité. Les installations expérimentales de CCS en fonctionnement sont liées en effet à l’extraction du gaz et à l’industrie pétrolière [2]. Sur la quinzaine de projets pilote CCS recensés dans le monde pour la production d’électricité à partir du charbon, le premier doit démarrer l’automne prochain en Allemagne [3]. Ces installations auront une taille modeste (de l’ordre de 30 MW pour la plupart), sans commune mesure avec la puissance installée d’une centrale électrique de 1.500 MW, observe l’expert français.

Les enseignements fournis par les expérimentations existantes liées aux hydrocarbures ne sont que « partiellement » applicables à la production de l’électricité, écrit-il. Ils pointent un renchérissement important du coût d’investissement et de production du MWh (mégawatt/heure). L’investissement (construction de centrales équipées d’un dispositif de séparation du CO2 plus installations de transport et de stockage du CO2) serait doublé (2.500 euros/kilowatt contre 1.100 euros/kW pour la construction de centrales conventionnelles à charbon [4]). Il conduirait à une hausse du prix de production du MWh « pour la seule partie investissement, de 12 euros environ ». De plus « le CCS fera chuter fortement le rendement des centrales » électriques au charbon, de « 10 à 12 points » dans le meilleur des cas. L’expert en conclut, dans l’entretien qu’il a accordé à la Lettre Climat, qu’il est impératif d’ « accroître considérablement l’effort de R&D, notamment au niveau de l’Union européenne ».

[1] Revue de l’électricité et de l’électronique (REE), no 67 de juin-juillet 2008.

[2] Projets de Sleipner (mer du Nord norvégienne), de Snovhit (mer de Barents norvégienne), de In Salah (Sahara algérien) et de Midale-Weyburn (Etats-Unis/Canada). Dans les trois premiers, le CO2 est séparé du gaz naturel extrait offshore (Sleipner et Snovhit) ou onshore (In Salah) et injecté dans un aquifère (nappe d’eau souterraine, située sous la mer dans le cas de Sleipner et de Snovhit). Le but est de diminuer la teneur en CO2 du gaz en vue de sa commercialisation. Dans le projet américano-canadien, le CO2 est séparé du gaz synthétique produit dans une usine du Dakota du sud (nord-ouest des Etats-Unis) et injecté dans un puits de pétrole du Saskatchewan (centre du Canada). Le but est d’accroître la production de pétrole du puits canadien.

[3] A Schwarze Pumpe, dans l’est de l’Allemagne.

[4] Cette valeur a tendance actuellement à dériver vers 1.500 euros/kW, a indiqué l’auteur à la Lettre Climat.